Il y a quelque chose de pourri au royaume de l’information 2.0

L’information à l’âge de Twitter et du web 2.0 est une foire d’empoigne ou prospèrent les rumeurs et manipulations. Les journalistes doivent revenir aux fondamentaux de leur métier pour ne pas alimenter le monstre. Les entreprises, organisations et personnalités doivent apprendre à protéger et à défendre leur réputation.

Je viens de passer quelques jours dans la lessiveuse buzzo-médiatique, des montagnes russes entre insultes, menaces, soutiens et sollicitations médiatiques flatteuses. Salaud de comploteur pour certains, victime ou cador 2.0 pour d’autres, toujours « bon client » pour les média.

On m’a prêté des propos que je n’ai pas tenus, des manipulations imaginaires, des fonctions que je n’exerce pas, une « grande » influence, etc… La plupart des choses écrites étaient fausses, mais peu importe, c’est le grand cirque médiatique et l’histoire était trop belle à raconter. Elle a donc été racontée. Au début j’ai essayé de contacter les journalistes, j’ai envoyé des demandes de droits de réponse, avec avocat en copie, mais devant le rouleau compresseur du buzz, j’ai vite renoncé (Google a trouvé 183 articles de médias, 481 blogs, et je ne sais combien de centaines de tweets, me citant sur les 2 dernières semaines). Un seul journaliste m’a répondu pour s’excuser, et un autre a corrigé rapidement sa dépêche (l’AFP) mais le mal était fait.

De cette expérience, je tire quelques analyses que je voudrais partager :

  • Les média doivent repenser la manière dont ils exercent leur métier à l’ère du web 2.0 et de Twitter
  • La relation non maitrisée entre le web et les média offre aux manipulateurs un grand potentiel d’influence contre lequel ceux qui ont une réputation à perdre doivent absolument se protéger.

Les média français doivent retrouver l’exigence de la vérification des faits

Sur l’affaire de la Porsche, Le Monde a publié la version d’une des parties prenantes (Ramzi Khiroun), sans vérifier la véracité des faits, alors que j’avais indiqué au journaliste leur fausseté et comment la vérifier.

Le dimanche suivant l’arrestation de DSK, les médias ont exposé la théorie du complot proposée sur le fameux billet du Post.fr (modifié depuis, mais tardivement…), publié à 3 h 30 du matin par l’anonyme « Provence117 » qui venait de s’inscrire (de cette manière, il était impossible de l’identifier). Bonjour la fiabilité de la source… Ce billet était truffé d’erreurs chronologiques et factuelles, aisément vérifiables, qui ruinaient totalement sa fumeuse théorie. Malgré tout cela, cette théorie loufoque a été abondamment reprise dans les versions web et off line de nombreux média prestigieux, avec un minimum de distanciation.

Aussi incroyable que cela puisse paraitre, dans ces premières 36 h, aucun des journalistes concernés n’a jugé utile de vérifier ou de questionner les faits présentés, d’identifier l’auteur, ou de me contacter pour entendre ma version, avant de publier l’argumentaire de l’anonyme et injoignable « Provence117 ». Pourtant, j’étais pour ma part aisément joignable.

Je trouve cela grave. Car, ce faisant, ces médias ont apporté leur puissance de diffusion et leur crédibilité à la thèse du complot, encourageant ainsi les réactions les plus irrationnelles d’une population sous le choc des images. C’est à mes yeux le contraire du rôle et, oserais-je-dire, de la dignité d’un vrai média. C’est inacceptable et inquiétant.

La rédaction du Post.fr n’a pas retiré le billet, malgré ma demande qu’elle avait pourtant initialement acceptée. Il faut dire que le billet avait un grand succès d’audience grâce au relais des médias (350.000 visites !). La déontologie ne pèse pas lourd face au trafic.

Mais cela ne s’est pas arrêté là. Je me suis retrouvé rédacteur en chef d’Atlantico alors que je n’en suis qu’actionnaire… ce qui alimentait encore la thèse conspirationniste. Atlantico a également été cité de manière approximative et erronée, toujours dans le même sens. Par glissements successifs, un média -dont je tairai le nom par charité chrétienne- a même réussi à publier une phrase qui n’était qu’une suite d’informations intégralement fausses. Ca fait peur. Comme par hasard, toutes ces erreurs ne faisaient que renforcer la théorie du complot. Et les histoires de complots, ca fait des pages vues…

Un journaliste du Figaro, que j’avais réussi à joindre sur Facebook, et auprès duquel je m’étais étonné qu’il ne m’ait pas appelé avant de publier son « papier » sur la thèse du complot, m’a répondu « Vous avez raison… Je n’ai pas eu le temps… ». Le manque de temps, voilà la grande explication, la belle excuse des pisse-papiers en mode copier / coller. Il faut publier, vite, et surtout, avant les concurrents. Or son « papier » était l’un des derniers à paraitre sur le sujet. Il aurait sans douté été plus intéressant qu’il soit le premier à vérifier les faits, afin d’apporter un angle différent par rapport à ses concurrents plus réactifs. Cela lui aurait pris 30 minutes (le temps de me joindre et de vérifier les faits, ce qui était techniquement facile).

Si les journalistes se contentent de reprendre telles quelles toutes les conneries publiées par des anonymes sur Twitter ou des médias participatifs non modérés comme LePost.fr, ils seront bientôt remplacés par ces derniers. Aucun média ne peut être plus rapide que Twitter. Aucun média ne peut être plus « Nawak » qu’un média participatif non modéré. A quoi bon faire la course avec eux ? Dans le monde de l’hyper-communication, la seule valeur ajoutée d’un média digne de ce nom c’est, à l’évidence, de filtrer, de sélectionner, d’équilibrer de différents points de vue, et de vérifier les informations. Sinon à quoi bon les lire ? Autant aller directement aux sources. Ce que font d’ailleurs de plus en plus d’internautes.

Cette affaire DSK a provoqué quelques débats télévisés agités entre journalistes sur l’évolution de leur métier, au sujet de l’omerta et de leur manque de distanciation face à la théorie du complot. Ce n’est pas gagné…  J’ai été frappé du conservatisme et du déni de certains : « Circulez, il n’y a rien à voir, on a fait au mieux dans ces circonstances ». Et bien non, vous n’avez pas fait au mieux. Je peux légitimement vous accuser de ne plus faire votre boulot de base, celui de la vérification et de la contradiction des sources. Heureusement, d’autres ont bien compris les enjeux, comme Pierre Haski de Rue89, Guy Birenbaum, Jean-Sébastien Ferjou d’Atlantico ou Jean Quatremer. Ce type de journalistes, soucieux de revenir aux fondamentaux de leur métier, seront les gagnants de la mutation en cours.

J’espère que le choc DSK va favoriser une évolution salutaire du travail journalistique :

  • Cesser la vaine course de vitesse avec le web (perdue d’avance)
  • Se former aux outils Internet (pour éviter de relayer n’importe quoi et n’importe qui)
  • Revenir aux fondamentaux et à la déontologie du métier : vérification des faits, éclairage contradictoire…

Face à cette relation non maîtrisée entre le web et les médias, toutes les manipulations deviennent possibles.

Dans l’état actuel des choses, des experts de l’internet 2.0 peuvent faire passer de nombreuses informations dans les médias, en travaillant bien le sourcing internet des journalistes. Si vous avez une réputation à défendre, que vous soyez une personnalité, une organisation ou une entreprise, il est temps que vous preniez la mesure de la puissance de l’influence potentielle du web sur votre image.

N’écoutez pas les bisounours de l’e-réputation

Bisounours power
Pensez à vous former et à vous équiper avant que le ciel ne vous tombe sur la tête, du fait des mesures de rétorsion de vos clients insatisfaits ou des manipulations de vos concurrents. Et n’écoutez pas les Bisounours de l’e-réputation qui vous expliquent que si vous êtes présents, transparents, ouverts au dialogue, réactifs et gentils sur le web, votre belle image de marque 2.0 vous protégera des rumeurs et manipulations. C’est faux. Bien sur il faut faire tout cela mais c’est nettement insuffisant.

Internet est un monde cruel et impitoyable. C’est la guerre ! Et le champs de bataille se déroule sur la première page de Google, sur les blogs, sur Facebook et Twitter. Préparez vous à surveiller votre territoire, à espionner vos ennemis, à défendre votre patrimoine, et à rendre coup pour coup. Sinon vos adversaires vous enverront au cimetière des éléphants 0.0.

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9 Responses to Il y a quelque chose de pourri au royaume de l’information 2.0

  1. h16 dit :

    Billet très intéressant.

  2. do dit :

    j’ai suivi l’info sur la Libye sur twitter et sur les médias "normaux", "vérifiés", qui prenaient leurs renseignement à la LibyanStateTV parce que c’était un organe officiel, qui se servait des médias occidentaux pour faire gagner du temps à un type qui bombardait ses populations civiles et qui a kidnappé environ 20 000 jeunes!
    il n’y a pas photo: internet est une voix donnée aux sans voix, c’est un outil au service de la masse, et on se rend compte que la grande masse est formée de gens qui écoutent leur conscience, et c’est un bien meilleur paravent contre tout mal que les dirigeants ou que les journalistes, qui n’écoutent leur conscience que bien après avoir écouté leurs intérêts personnels. souvent financiers.

    Alors oui, on peut être suspecté parce que des gens sont du parti opposé au nôtre, et qu’ils ont envie d’entendre une certaine version: ne soyez pas surpris: ils pensaient la même chose et disaient la même chose sans twitter. Simplement, vous ne le saviez pas.
    maintenant, ils ont les moyens de vous le dire, et vous découvrez cette machine que TOUS les partis ont alimenté par cette espèce de fracture politique dans ce pays : la mauvaise foi de ceux qui par parti pris ne recherchent plus la vérité.

    Mais lorsque quelque chose de vraiment important se passera, et ça peut arriver, vous verrez ces gens dépasser leurs frontières pour rechercher le vrai et le bien, comme ces populations de Tunisie, d’Egypte, de Libye, qui sont en train de s’unir par la base alors que jamais leurs dirigeants ne les auraient amenés à ça.

    Les gens ne sont pas mauvais. certains sont pervertis, oui, intellectuellement, parce qu’on les a induits en erreur, mais ils reconnaissent la vérité quand elle leur est montrée. à quelques uns près, qu’on qualifie de "trolls", et sont infiniment minoritaires, souvent trop jeunes pour nuancer leurs propos… ou des gens qui ont été victimes d’une langue de bois dans l’une ou l’autre formation politique des extrêmes – qui sont antérieures aux réseaux sociaux cela dit.

    Les blogs où se parlent des gens de tendances différentes, parfois vivement, sont autant de plateformes où la pensée s’exprime, se nuance, où on apprend d’autres points de vue, des choses qu’on ne savaient pas encore et à l’aune desquelles notre jugement peut changer.

    internet n’est pas le mal. le mal y est présent, mais il ne faut pas en avoir peur. il faut compter avec, c’est à dire que les petites choses que personne ne savait avant et qu’on se permettait allègrement en sachant qu’on pouvait les cacher, il faut absolument les éviter maintenant: comme les gens normaux qui, eux, ne peuvent pas se défiler tout le temps.

    Ensuite, si vraiment la presse ordinaire avait tenu son rang, si elle n’avait pas toujours prêté main forte aux puissants, si elle ne s’était pas laissée museler par les systèmes de pub et de subventions, il y aurait moins de décalage entre elle et internet, et on continuerait à la prendre comme référence. Mais franchement, j’habitais à Clermont quand Mitterrand se baladait avec Mazarine (et avec son fils, dont on ne parle toujours pas), tout le monde ici était au courant, et aucun journaliste n’a pu en parler au niveau national: ce n’est pas que ce soit intéressant, mais ça montre bien que la presse était sous les pieds des politiques! alors qu’on ne s’étonne pas que la marmite explose et que les gens qui veulent rester libres et rechercher la vérité trouvent d’autres voies.

    Et qu’on ne s’imagine pas que la censure généralisée d’internet suffira à les faire taire: ces gens existent, et il faudrait commencer enfin, un jour, à les prendre un peu en considération. Avec leurs qualités et leurs défauts. Ceux qui pensent qu’ils étoufferont les consciences par la force se trompent: ils ne gagneront qu’un peu de temps, pour une chute plus sévère.

    Il vaudrait mieux, dès maintenant, se mettre à travailler avec cet outil qui nous donne à rencontrer des gens qu’on ne rencontrait pas, et chercher des voies communes au lieu de poursuivre chacun ses petits intérêts mesquins: ce sont eux seuls qui sont malmenés par la toile, le bien commun, lui, n’y a rien perdu!

  3. do dit :

    mais surtout, soyez sûr que l’immense majorité des gens n’est pas dupe des mensonges colportés: ceux qui se taisent n’en pensent pas moins finement que ceux qui relayent n’importe quoi, et je vous garantis que sur ma TL, je n’ai trouvé aucun commentaire dégradant ni pour vous ni pour DSK: ceux qui n’ont pas un avis fondé ne sont pas les plus suivis.
    les gens qui ne réfléchissent que de façon épidermique et sentimentale et qui s’unissent autour de ceux qui disent ce qu’ils ont envie d’entendre sont probablement sur-représentés dans et par les médias de gauche, mais ils ne le sont pas tant que ça sur internet.

  4. Abiram dit :

    Plus qu’intéressant.

    Nous assistons à ce qu’une société fondée sur la compétition produit de pire. La raison de ces dérives est que les journalistes ne voient plus l’information, trop occupés qu’ils sont à s’observer les uns les autres. Cette analyse se retrouve dans tous les secteurs d’activité, mais forcément, ça se voit plus dans le monde des médias.

    François Ruffin l’avait magistralement démontré dans "Les petits soldats du journalisme", publié en 2003. Cela permet de comprendre le "j’ai pas le temps". Voir aussi les analyses de Noam Chomsky sur le fait qu’un rythme rapide empêche les opinions dissidente de pouvoir s’exprimer. En effet, lorsqu’au 20 heures, un "spécialiste" répète ce que tout le monde considère comme l’opinion dominante, quelques dizaines de secondes suffisent. Mais pour expliquer pourquoi on est en désaccord, il faut argumenter, ce qu’on a pas le temps de faire, ce qui tend à décrédibiliser les propos et leur auteur qui paraissent nécessairement confus.

    Le passage vers une société fondée sur la collaboration finira par se faire, mais ce sera douloureux, vous êtes une victime collatérale de ce phénomène.

  5. GinTonHic dit :

    Je suis en accord avec le fait que le Web 2.0 est une arme à double tranchant et que les journalistes souffrent de laxisme en ce qui a trait à l’éthique de la profession.

    Un fait désolant est que ce laxisme avait déjà commencé avant la folie du Web 2.0.

    C’est à qui sortirait le plus gros scoop, au détriment de la vérité.

    Nous sommes dans l’ère de « l’extrême » en toute chose. Le journalisme semble ne pas y échapper.

    Décevant parce qu’il en coûte de la crédibilité et de l’intégrité de la profession !

  6. Ping : bookmarks 05/22/2011

  7. do dit :

    bon, je crois que j’ai dit rien que des conneries.
    j’ai mal interprété le terme de "journalisme 2.0"
    faux-sens ou contre sens, je sais pas trop, j’avais trop lu Korben sur la censure d’internet.

    en même temps, mon com est tellement long que personne ne l’aura lu ;§
    vous pouvez l’effacer si vous voulez. je râlerai pas.

    :$

  8. Cardinali André dit :

    Bravo, Arnaud, tu as raison , il y en marre de cette cour médiatique qui nous donne des leçons de morale. C’est un pouvoir qu’il faut combattre, heureusement, il y a le Net et ils vont s’évaporer dans la nature.

    Amical souvenir de Assay

    dédé

  9. GAGparis dit :

    Je peux utiliser cela pour expliquer un peu le 2.0 à mes clients?
    plus sérieusement tout à fait d’accord avec vous et surtout c’est bien de dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas.
    au plaisir de vous lire,
    Cordialement,
    @GAGparis

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