Martine Aubry dévoile un programme ultra-socialiste pour le numérique

Martine Aubry a dévoilé « le programme numérique dans le projet socialiste ». Il aurait plutôt fallu titrer « Un programme socialiste pour le numérique ».

Après la lecture de ce document de 7 pages, j’ai essayé de m’imaginer qui avait pu écrire un tel pensum. J’ai pensé spontanément à des professeurs plutôt qu’à des entrepreneurs du Net. Mais en fait, ca sent plutôt le projet rédigé à la va-vite par un lumpen-intellectuel vaguement cultureux, plutôt que le fruit d’une longue réflexion d’un comité d’experts et praticiens du sujet.

Que trouve-t-on dans ce document ?

Des administrations

Pour maximiser ses chances d’aterrir à la tête d’un machin après 2012, l’auteur du document propose la création de plusieurs administrations nouvelles.

L’Etat et les collectivités locales sont convoqués à tous bouts de champs pour régler des problèmes plus ou moins réels. Les acteurs libres et privés de l’Internet ne se sont pourtant pas si mal débrouillés jusqu’à présent : la vitesse de propagation de l’Internet et des services liés a été spectaculaire et elle semble accélérer sans cesse.

Le summum est atteint avec la proposition de créer un « opérateur national public » pour assurer la couverture Très Haut Débit partout en France en 10 ans. En gros, c’est un peu comme si on avait compté sur le monopole des PTT ou de France Télécom pour développer l’internet en France (j’en vois qui rigolent au fond de la salle). On croit rêver. Ca me rappelle cette proposition d’un certain François Fillon qui voulait fournir un Minitel à chaque français dans les 10 ans (un chiffre magique chez nos amis politiques manifestement).

C’est à des propositions anachroniques comme celle là que l’on voit que le logiciel mental des socialistes est resté  bloqué sur les années 70.

Certes le développement du très haut débit ne va pas aussi vite qu’on pourrait le souhaiter -notamment à cause d’une réglementation inadaptée- mais si l’administration et autres entreprises d’Etat monopolistiques étaient des organisations plus efficaces que la concurrence et l’économie de marché, ca se serait vu depuis le temps…  #bull #plan_calcul. On pourrait envoyer une mission d’étude en Corée du Nord, il parait qu’ils sont très en pointe dans cette voie.

Dans le même ordre d’idée, la création d’une « Banque publique d’investissement » laisse songeur. L’Etat a vraiment une culture, un rythme de décision et une aversion au risque qui en font le pire partenaire possible pour des start ups technologiques. Pour s’en convaincre, il suffit de constater que l’Etat ne parvient pas, dans des délais raisonnables, à attribuer les 4,5 milliards du grand emprunt, pourtant annoncés depuis bientôt 2 ans. Quand les fonds vont arriver, il y a fort à parier que la plupart des solliciteurs sérieux seront déjà passés à autre chose, et il ne restera plus que les projets foireux qui n’ont pas trouvé preneur auprès des fonds privés. Là encore, pour les socialistes, seul le secteur public est réputé pouvoir résoudre les problèmes. Alors qu’on pourrait plus utilement s’interroger sur les raisons pour lesquelles les investisseurs ont fuit l’amorçage en France.

Réglementer, réguler, légiférer, protéger

Sinon le PS se propose de régler d’un coup tous les problèmes particulièrement épineux posés par l’internet (neutralité, privacy, droit à l’oubli, liberté d’expression, que l’on ne savait pas menacée…) au moyen d’une loi. Hop, voilà ! #cacestfait. Il fallait y penser ! Que ferait-on sans les socialistes ?

Martine Aubry ne va pas jusqu’à proposer des solutions concrètes pour atteindre ces nobles objectifs. Il y a beaucoup d’autres vœux pieux du même ordre dans ce « programme » qui n’a sans doute pas fait l’objet d’un travail excessif. La commande a du être passée quelque part aux environs du eG8 selon mes estimations.

On a évidemment droit aux habituels couplets sur la protection de la rémunération des créateurs, un débat obsolète partout dans le monde -ou les créateurs sont déjà passés à autre chose- mais qui semble vouloir s’incruster dans le cerveau de nos hommes politiques analogico-réactionnaires (au début j’avais écrit  « préhistoriques »). Là encore, la solution préconisée passe par la gestion collective des droits. Encore une administration donc. On pense à la SACEM, ce modèle que le Monde nous envie mais que personne n’a copié.

Des impôts

Pour financer ce programme, le PS propose logiquement de créer de nouveaux impôts. Reconnaissons lui ce courage et cette franchise.

Il faut d’abord faire payer Google et Facebook qui, on se demande pourquoi, ont voulu échapper au paradis fiscal français et sont allés s’installer en Irlande. Personne ne se demande si, au contraire, on ne pourrait pas adapter notre modèle et réduire notre fiscalité, pour attirer ces entreprises en France.

Une phrase en particulier a retenu mon attention. Je cite en entier (ca vaut son pesant de cacahuètes cubaines) : « L’acceptation des échanges de biens culturels hors marché, à des fins non lucratives, conduira les internautes à s’acquitter en retour d’une contribution individuelle au financement de la création, qui doit rester modeste et pourrait devenir socialement progressive. » En gros, on va créer un impôt supplémentaire sur ton forfait internet, mais rassure toi, tu y seras conduit seulement (ca fait moins mal), et c’est surtout les riches qui le paieront. Créer l’Impôt sur le revenu de l’Internet, il fallait y penser. On imagine déjà l’usine à gaz. Je propose de lancer un concours pour lui trouver un petit nom. Pour ma part, je suggère de l’appeler l’« eSF ».

Et comme cela ne suffira pas à assurer les fins de mois de l’indispensable Cali et autres couineurs pleurnichards de l’exception culturelle française, on taxera aussi les FAI et les opérateurs télécom de manière à assurer « un soutien massif » à la création. On imagine déjà la douloureuse « massive » pour ces salauds d’Orange (mais rassurez vous les gars, il y en encore de la place en Irlande). Et Cali aura aussi droit à l’aide de fonctionnaires assermentés pour l’aider à exporter sa création (parce qu’apparemment elle n’y arrive pas toute seule).

Propositions LOL

J’aime particulièrement celle-ci. Donner le budget de l’Hadopi -qui serait supprimé- à la CNIL. C’est plutôt drôle et cruel. La Privacy va devenir un enjeu majeur. Je suis pour. Vraiment.

Martine veut également développer la démocratie électronique parce que « les citoyens interpellent aujourd’hui directement leurs représentants par Facebook et Twitter ». Et elle en sait quelque chose Martine, elle qui n’a pas de compte Twitter et dont le dernier message sur Facebook remonte à janvier 2010 ! Mais le nègre qui a écrit le programme numérique de Martine a du oublier d’aller vérifier ou alors il n’a pas été assez convaincant.

Vœux pieux, buzz words et Geekismes

Sinon, le reste du programme est plutôt juste, mais il s’agit généralement de généralités convenues, de principes qui font consensus et de Buzz words qui ont du bien sonné dans l’enceinte de la Cantine, mais qui sont assez éloignés des préoccupations concrètes des Français moyens (Open data, diplomatie numérique…).

J’appelle ça des Geekismes : un mélange de Jeunisme et de Bushismes appliqués au web, pour  prouver qu’au PS, on est connecté (pas comme ce ringard de Sarkozy). On caresse le Geek dans les sens du poil pour faire passer plus facilement les propositions concrètes qui se résument à une accumulation d’administrations et d’impôts nouveaux.

Les grands oubliés

Pour ce qui est du cœur de la responsabilité des Hommes politiques, en gros l’e-Gouvernement, on repassera. L’e-administration, l’e-santé, etc… sont les grands oubliés de ce projet. Ce sont pourtant des sujets majeurs qui relèvent de la responsabilité directe de l’Etat, qui pourraient changer concrètement la vie des Français et résoudre tant de problèmes qui se posent à notre pays (déficits…). Mais avec les socialistes -et les politiques français général- un peu de pragmatisme, de travail de fond et d’humilité, c’est beaucoup demander. On préfère de loin multiplier les envolées lyriques sur des sujets abstraits. C’est plus facile et plus gratifiant, et ca n’engage à rien (pas de résultats mesurables à fournir).

On est donc très loin de la vision prospective et de l’ambition qu’on pourrait attendre d’une future candidate à l’élection présidentielle et d’un parti à vocation majoritaire comme le PS. Pour l’essentiel, on a droit à une idéologie issue du XIXème siècle péniblement appliquée à la technologie et aux enjeux du XXIème.

Quand je compare ce « programme » fumeux à ce que j’ai entendu en 15 minutes à New York de la bouche du Directeur aux Technologies de Barack Obama, dont les projets ambitieux, concrets et nombreux sont déjà en cours d’exécution, je me demande si nous vivons sur la même planète, et je me dis que ce n’est pas demain que la France rattrapera son retard dans ce domaine.

Retard culturel

Une fois de plus ce « programme » montre à quel point les politiques sont désarmés et désemparés face à un phénomène libertaire comme le développement débridé de l’internet, de ses technologies et de ses usages.

On sait que derrière les bonnes intentions des Politiques se cachent toujours l’arrivée de régulations, d’administrations et de taxes qui ne manquent jamais d’entraver le développement des sujets auxquels elles se consacrent. Comme les acteurs du Net l’ont dit clairement à l’eG8, le mieux, pour les autorités publiques, c’est encore de ne rien faire. En l’occurrence, ils feraient bien de s’inspirer du bon père Queuille « Il n’est pas de problème que le temps et l’absence de solution ne contribue à résoudre. »

Et pour le reste, ils devraient surtout essayer de contribuer au financement des tuyaux et nous proposer des programmes d’e-administration dignes de ce nom. Ce serait déjà bien, histoire que ce ne soit pas les acteurs privés qui se tapent tout le boulot.

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Eric Besson a-t-il gagné ses galons d’homme de conviction sur M6 ?

« Avant, j’étais un traitre » Eric Besson pourrait s’afficher sur les publicités (excellentes) d’une marque de lunettes. L’émission de M6, qui a connu un succès incroyable sur le web (600.000 vues), puis à la TV, a changé l’image d’Eric Besson, en mieux.

Eric Besson : "Je me casse", dans Capital. En fond, Christian Ugolini le pseudo-témoin

Des millions de français ont découvert un Eric Besson passionné et sincère, qui ne cède pas sous la pression médiatique, comme tant de ses collègues du Gouvernement qui préfèrent se montrer sous leur meilleur jour en jouant la démagogie politiquement correcte. Un homme authentique qui cache mal ses sentiments, avec un caractère un peu chaud, voire colérique. Mais est ce grave au pays des Gaulois ?

Je prends le pari qu’Eric Besson va sortir grandi, et pour le moins sera perçu différemment, après cet épisode. Si on analyse les réactions sur l’internet, on constate qu’elles se répartissent assez également en 2 catégories : les gens de gauche le haïssent toujours, de ce côté rien de nouveau, mais les gens de droite, qui ne l’aimaient guère (un traitre de gauche), volent à son secours et semblent avoir apprécié ce qu’ils ont vu et entendu : un homme qui défend le bon sens, un bosseur qui connait son dossier, un homme de conviction qui ne se laisse pas impressionné par la pression des médias (de gauche, forcément de gauche). Bref un homme d’Etat.

Cette séquence a également montré, une fois de plus, les dérives d’un certain journalisme devenu à la fois cynique, voire manipulateur, et partisan dans le traitement de l’information. Quand les intérêts du business et du buzz servent les convictions politiques, pourquoi se gêner ?

D’abord la mise en ligne de la vidéo de l’interview complet, avec la scène du départ du plateau, montre le savoir faire et le « cynisme » de Capital, qui a flairé et exploité sans vergogne le potentiel de buzz de « l’incident ». Pari réussi. A la fois sur le web, avec 600.000 vidéos vues, mais aussi pour l’émission TV qui a enregistré un pic d’audience (3.8 millions de téléspectateurs, record de la saison). M6 a bien compris le potentiel d’une bonne articulation du web et du média, bravo.

Il est intéressant de comparer la vidéo, complète, celle qui a fait le buzz, et le montage qui a été montré à la télévision (que l’on retrouve ici).

Une question / réponse dans laquelle Eric Besson déployait des arguments importants a été coupée. Pourquoi couper l’une des réponses les plus convaincantes du Ministre ? Il est vrai que dès qu’on va un peu au fond, et qu’on prend plus de 20 secondes, c’est long, c’est chiant. Si on pouvait régler la question du nucléaire en 140 caractères sur Twitter, ce serait quand même l’idéal…

Guy Lagache

« Donc, vous vous considérez que finalement ces études, ces sondages ne révèlent pas forcement l’opinion… »

Eric Besson

« Ils sont  une photographie intéressante de l’opinion à un moment donné. Est ce que les Français comme d’autres peuples européens ont été troublés, perturbés par l’accident très grave de Fukushima à l’évidence oui mais le rôle du politique ce n’est pas de réagir émotionnellement mais d’essayer d’abord de décrire ce qui s’est passé exactement à Fukushima. Cela mériterait un peu de développement. Et puis deuxièmement sur les questions énergétiques quels sont les choix s’imposent à nous et si vous me permettez 2 mots sur le sujet. En 50 ans la demande énergétique mondiale va être multipliée par 2 du fait de l’émergence des grands pays Chine Inde Brésil Mexique qui aspirent à leur développement. Lorsque vous regardez ce qu’on appelle le bouquet énergétique, le « mix «énergétique » de tous les grands pays industrialisés, c’est assez simple. Soit ils sont bien dotés en hydraulique, c’est le cas du Brésil, du Canada, de la Norvège, de la Suisse, de l’Autriche…etc…  Soit les 2/3 de leur approvisionnement énergétique et de leur électricité sont d’origine ou fossile ou nucléaire. Donc lorsque je vous dis que nous nous avons besoin du nucléaire, je ne vous dis pas que nous ne pourrions pas sortir du nucléaire comme l’affirme un certain nombre d’hommes politiques. »

Enfin, dernier épisode significatif, puisqu’il a provoqué le départ du Ministre, celui du témoignage de Christian Ugolini, cet « ancien sous traitant chargé de la sécurité » tel qu’il est présenté par le journaliste. Ce que ce dernier oublie de dire, c’est qu’il s’agit d’un militant anti-nucléaire, proche de Michèle Rivasi et Corinne Lepage, qu’il ne travaille plus dans le nucléaire depuis plus de 10 ans, et qu’il s’est reconverti dans la réalisation de documentaires. Bonjour l’objectivité, bonjour la crédibilité… Cet homme a bien le droit de donner son avis, comme tout citoyen, mais pourquoi le journaliste de M6 oublie t-il de préciser ces quelques points pourtant fondamentaux dans la bonne appréhension par le public de ce « témoignage » ? Si ce n’est pas de la « manipulation », alors qu’est ce que c’est ? De l’incompétence ? Peut être. Mais le fait que le reste de l’interview soit assez « dur » -ce qui, en soi seul, est à l’honneur du journaliste– semble néanmoins renforcer la thèse de l’émission « piège ».

On va se faire Besson, candidat idéal pour un bon bashing, et surfer sur la vague anti-nuclaire (la peur ca vend), tout en se faisant une belle crédibilité de journaliste sans concession en se faisant un Ministre, sur le thème « On nous cache tout, on nous dit rien » (le conspirationnisme, ca vend). Et avec un peu de chance ca va clasher (la polémique, ca vend). Belle opération.

Dès lors, on comprend mieux la « colère » du Ministre, qui n’aura pas voulu se laisser piéger plus longtemps dans une telle opération.