UMP, l’Usine à Médiocre Propagande

Réflexions sur la communication de l’UMP, ou comment passer du stade de la propagande à celui d’un vrai débat ouvert et participatif.

La communication d’un parti majoritaire : un exercice très difficile

Il n’est jamais facile d’animer un parti politique majoritaire. Le moindre nuance vis-à-vis de la politique suivie par le Gouvernement est immédiatement interprétée par la presse comme la preuve de divisions et de querelles égotiques à l’intérieur de la majorité. Par ailleurs, le Président et les ministres vivent mal le moindre défaut de soutien de la part du parti qu’ils interprètent comme une « trahison ».

Le chef de l’UMP, pris entre le marteau et l’enclume, n’a pas la tâche facile. Mais c’est sa responsabilité -et son honneur- de résister « héroïquement » à ses amis et à la tentation funeste consistant à laisser le parti devenir uniquement le porte-voix docile du Gouvernement.

Le funeste choix de la docilité

Depuis son arrivée à la tête de l’UMP, Xavier Bertrand a fait le choix d’un alignement total sur la communication du Gouvernement et les souhaits réels ou supposés du Président et de son entourage. Cela lui vaudra sans doute de revenir au Gouvernement. Mais au prix de l’affaiblissement de l’UMP, aujourd’hui critiquée de toute part –y compris en interne– pour sa léthargie intellectuelle, son verrouillage et son inutilité politique.

Cette stratégie de la docilité est en effet mortifère et vouée à l’échec. Nicolas Sarkozy était le premier à souligner l’importance d’avoir un parti loyal mais indépendant lorsqu’il en était le Président et que Jacques Chirac était à l’Elysée. Dommage que ses successeurs n’aient pas suivi dans cette voie. En effet, quelle est la valeur ajoutée d’un parti qui se contente de resservir les éléments de langage livrés par les communicants de l’Elysée ou de Matignon et déjà diffusés abondamment par les Ministres ? Il devient anecdotique – une voix parmi d’autres -, et finalement inaudible.

Au final, un parti perroquet finit par perdre sa crédibilité et son attractivité. Nous avons désormais atteint un point ou la communication de l’UMP, après avoir suscité l’agacement puis l’indifférence, risque de sombrer dans le ridicule. On a pu le voir récemment avec les compilations de différents intervenants de la majorité récitant tous le même discours au mot près, ou avec les moqueries croissantes suscitées chez les parlementaires UMP par les communiqués lénifiants de leur parti, ou les déclarations guerrières de Benjamin Lancar qui veut dénoncer les mensonges de la « gauchosphère » sur Internet (après la propagande, la contre propagande…).

Même les adhérents UMP décrochent en se désinscrivant de la newsletter du parti, voire en ne renouvelant par leur carte.

A deux ans de l’élection présidentielle, il est urgent de changer de stratégie, de style et de supports de communication

Changer de stratégie, en laissant vivre le débat et s’exprimer les idées. On peut ne pas être d’accord avec les « surenchères » des parlementaires de la « Droite populaire » (Eric Ciotti, etc…) mais elles ont au moins le mérite de contribuer au débat démocratique, qui est la vocation première des partis politiques (cf. la Constitution). Ce qui pose problème, c’est que l’aile droite de l’UMP est aujourd’hui la seule à s’exprimer avec un minimum d’audace, donnant l’impression que l’UMP ne fait que se droitiser. Il serait utile d’entendre davantage la voix des libéraux, des gaullistes sociaux, des radicaux et des centristes, qui sont inaudibles faute d’oser s’écarter de la ligne fixée à l’Elysée.

L’UMP ne doit pas être derrière mais devant le Gouvernement, toujours en avance d’une idée, d’une proposition, quitte à devenir parfois un poil à gratter, afin d’inspirer l’action du Gouvernement d’une part, et lui donner le beau rôle d’agir au point d’équilibre du débat, d’autre part. Le gouvernement Jospin avait été assez habile dans cet exercice, lui qui devait gérer une majorité plurielle autrement plus indisciplinée et divisée que l’actuelle.

Un parti politique ne devrait jamais cesser de travailler sur le fond, de faire vivre le débat interne en liaison avec les Think Thank français et internationaux. A cet égard, la déconnexion entre l’UMP, le monde intellectuel et les think thank français comme la Fondapol est préoccupante.

Remobiliser les militants en les valorisant et en les formant avec des débats réellement participatifs

Le premier enjeu est de remobiliser les milliers de sympathisants de l’UMP pour qu’ils relaient les messages dans les débats publics, notamment sur le web. En la matière, la clé du succès sera l’animation de ces sympathisants, qui passera par de vrais débats participatifs, la production de contenus de qualité (évitant la propagande et l’auto satisfaction) et, accessoirement, d’outils CRM performants.

Pour cela, il faut d’abord les identifier (via l’e-marketing), les motiver, les organiser et les « armer » d’arguments (via l’animation et les contenus), comme a su le faire Barack Obama.

Le meilleur moyen d’attirer et de remotiver les sympathisants est de les faire participer aux débats autour du projet de 2012. Les conventions animées par NKM et Laurent Wauquiez doivent être l’occasion de faire revivre le débat et d’intégrer l’internet participatif au cœur de leur mécanique, afin d’associer réellement les sympathisants –à l’image de Désirs d’avenir de Ségolène Royal en 2006-, et non à la marge, avec une pseudo-participation gadget.

Une révolution copernicienne de la création de contenus

Il faut revoir entièrement la conception des contenus diffusés par l’UMP pour passer d’une logique de propagande à une logique de débat et de communication interne de mobilisation. Les adhérents UMP sont à peine plus intéressés que les autres Français par la propagande de leur parti. La preuve en est le faible taux de lecture du journal et des newsletters de l’UMP. Il est étonnant de constater que l’UMP différencie à peine sa communication interne de celle qu’elle assène au grand public via les journalistes. Elle s’adresse à ses sympathisants comme s’ils étaient des français qu’il fallait convaincre que le Gouvernement prend d’excellentes initiatives, et non comme s’ils étaient des amis qu’il fallait motiver et aider pour qu’ils passent à l’action.

Les adhérents préféreraient qu’on leur parle de l’avenir, qu’on leur demande leur avis sur les futures réformes, qu’on leur donne l’opportunité d’apprendre dans des débats intéressants, qu’on leur fasse partager la stratégie politique et opérationnelle de l’UMP, qu’on leur montre les bonnes initiatives des autres militants partout en France (story telling), etc… Bref des choses que l’on ne peut trouver nulle part ailleurs, et non la reprise de la communication officielle destinée aux journalistes et qu’ils peuvent déjà découvrir dans les médias.

Il s’agit de changer de paradigme en passant d’une communication interne qui ne célèbre que le Gouvernement et la parole de l’élite du parti, à une communication qui célèbre aussi la vie du mouvement, la parole et l’action des sympathisants, afin d’encourager le plus grand nombre d’entre eux à s’engager davantage. 

Réinvestir l’Internet

Concernant les supports, il serait temps que l’UMP réinvestisse l’internet, non comme elle le fait actuellement, en l’utilisant exclusivement comme un relais supplémentaire pour écouler sa propagande ou ses critiques de l’opposition, mais en participant aux débats qui s’y déroulent de manière constructive. Dans ce domaine, il est symptomatique et dommage que l’UMP ait abandonné son blog depuis près de 2 ans : http://blog-ump.typepad.fr

Malheureusement aujourd’hui, l’esprit qui anime les responsables de l’UMP vis-à-vis de l’Internet, essentiellement ressenti comme une boite de Pandore et le repaire de ses ennemis, est plutôt celui de la « riposte » et de la contre-propagande, comme l’a annoncé récemment Benjamin Lancar. Il faut évidemment répondre aux attaques sur le Net, mais cela ne doit en aucun cas être le principal axe stratégique de la cyber-communication de l’UMP, et encore moins faire l’objet d’effets d’annonces qui donnent une image inutilement agressive de l’UMP, et sonnent comme un aveu de faiblesse.

Pour remobiliser les sympathisants de l’UMP sur le web, il faudrait  lancer enfin cette fédération internet plusieurs fois annoncée, mais sans suite. Elle serait la task force de l’action de l’UMP sur le net, qui doit aller bien au-delà de 50 jeunes Pop. Elle s’organiserait autour d’un vrai réseau social, à la fois lieu de débat interne, de formation et centre de coordination des actions externes, à la place du faux réseau social – mais vrai concept gadget et non pertinent – que sont les Créateurs de Possibles.

Prendre le risque d’une plus grande liberté de l’UMP

Mais bien sur, tout cela ne sera possible que si l’UMP retrouve une nouvelle liberté et une nouvelle dynamique, grâce à une nouvelle équipe dirigeante soucieuse de défendre les intérêts de notre famille politique, et pas seulement d’obéir aux désidératas de l’Elysée.

Le choix que fera le Président Nicolas Sarkozy sera un indicateur intéressant de sa lucidité et de sa capacité à préparer 2012 dans les meilleures conditions. Soit il fera le choix de la facilité et de la tranquillité en reconduisant les tenants de « la voix de son maitre ». Les adhérents continueront alors de quitter le navire, la démotivation gagnera les cadres et les élus, et il ne faudra pas s’étonner de la faiblesse de l’apport de l’UMP lors de la campagne 2012. Soit il prend le risque de donner à l’UMP l’autonomie dont elle a besoin pour être vivante et « libre » et, ce faisant, forte et utile pour la campagne de 2012. Comme disait le candidat en 2007, il n’y a pas de pire risque que celui de ne pas en prendre.

Sarkozy le Président low tech, petite histoire d’un formidable gâchis, ou le naufrage digital de la droite française.

6 mai 2007, Nicolas Sarkozy remporte l’élection présidentielle haut la main avec 53 % des voix, en incarnant, entre autres, le dynamisme et la modernité.

En tant que président de l’UMP, il a été pionnier en matière d’utilisation d’internet et de l’e-marketing depuis 2005 (campagnes d’e-mailing, achat de mots clés google, mise en place d’un système d’e-crm, pétitions, opérations de mobilisation, explosion des soutiens et adhésions via internet, e-fund raising, etc…). Il est le premier homme politique à accepter d’être interviewé par un blogueur, Loic Le Meur.

Il mène une campagne ambitieuse et dynamique sur internet, avec toute une panoplie d’actions : webTV, réseau social militant (supportersdesarkozy.com) précurseur de mybarackobama.com, plateforme de débat en ligne, équipe de community management et de buzz, vidéos virales dépassant le million de vues, rencontres avec les blogueurs, etc… Loic Le Meur lui apporte un soutien actif et remarqué, incarnant le soutien majoritaire des entrepreneurs internet, en faveur d’un candidat qui affiche une volonté de réformes économiques libérales qu’ils appellent de leurs voeux.

Un sondage du Journal du Net indique que les internautes pensent qu’il a été le candidat le plus dynamique, celui qui a le mieux utiliser l’internet.

A priori, le Président Sarkozy a toutes les cartes en main pour devenir le premier Président web 2.0 de l’histoire de France.

3 ans plus tard, parmi ses ex-électeurs, il est difficile de trouver un blogueur, ou un entrepreneur du web, qui défende publiquement son action. Au mieux, ils gardent un silence distancié, ne montant au créneau que face aux attaques les plus excessives (« Sarkozy n’est pas mon Président », Anti Sarkozy day…). Nul doute qu’un grand nombre d’entre eux seront tentés de voter DSK si ce dernier se présente. La « communauté web » est d’autant plus hystérique dans ses attaques, qu’elle ne trouve quasiment plus aucune opposition sur le Net.

Que s’est il passé ?

Première réponse : rien. Il ne s’est rien passé. Nicolas Sarkozy n’a pris aucune initiative d’ampleur marquant son intérêt pour la révolution digitale, et le rôle que cette dernière joue dans la modernisation de la France et qu’elle pourrait jouer dans celle de l’Etat.

Le secrétariat d’Etat en charge de la Prospective et du Développement de l’économie numérique a le mérite d’exister, mais c’est un cache misère. De la pure communication – je m’intéresse au numérique puisque j’ai créé un secrétariat d’Etat – dans la continuité de la gadgétisation de l’internet par une classe politique de notables âgés et low tech. NKM y a été nommée pour la « punir » de ses excès verbaux lors du vote de la loi issue du Grenelle de l’environnement, ce qui en dit long sur la considération portée au digital.

Dans la réalité, la France n’a placé aucun projet parmi les 50 sélectionnés lors du dernier concours annuel de l’e-gouvernement organisé par l’Union européenne. Les sites web 1.0 du Gouvernement ont fleuri ou dépéri dans une joyeuse anarchie, avec en point d’orgue un ex-site de la Présidence française digne d’un dictateur africain (Dieu merci, remplacé début 2010 par une nouvelle version de qualité). Les nouveaux services en ligne créés entre 2007 et 2010 sont anecdotiques et se comptent sur les doigts de la main. Le dossier médical informatisé est embourbé depuis des années, aucun projet de data gov n’a encore été lancé alors qu’ils sont déjà opérationnels dans de nombreux pays d’Europe, etc, etc, etc… On cherche désespérément une réussite ou un projet emblématique dans ce désert 0.0. Dans ce contexte, le ratage du lancement de France.fr apparait comme un révélateur du retard et de l’amateurisme de l’administration française dans le domaine du numérique.

Seul rayon de soleil à l’horizon. NKM a réussi, sans doute avec le soutien du Pro-Tech François Fillon, à obtenir une belle enveloppe de 4 milliards, dont 2 pour les usages et les contenus, dans le cadre du grand emprunt, ce qui devrait permettre de financer de nombreux projets innovants (data gov, e-démocratie, ville numérique, etc…). Les ronchons diront que 4 milliards dans un budget d’Etat de 300 milliards, pour financer un des éléments les plus dynamiques de l’économie mondiale, c’est bien peu, même relativement au montant du grand emprunt (35 milliards), et que ce n’est pas avec ça que la France rattrapera son retard relatif, et deviendra leader dans ce secteur d’avenir.

Deuxième raison : la droite a multiplié les projets et les paroles à côté de la plaque, affichant le gouffre culturel qui la sépare de la génération internet.

Passons rapidement sur les envolées lyriques anti-internet de plusieurs parlementaires qui n’ont fait que caricaturer leurs réflexes conservateurs, leur goût de la fausse polémique politicienne et de la démagogie médiatique et surtout leur ignorance de l’internet. Il en reste malheureusement une image désastreuse pour la droite aux yeux de la frange de la jeunesse connectée qui suit un peu l’actualité. Loin de moi l’idée de considérer l’internet comme une divinité intouchable, mais encore faut-il en débattre avec des arguments sensés, et pas avec des incantations de café du commerce qui s’apparentent à une chasse aux sorcières.

Le pire a été cette pitoyable équipée de l’Hadopi dont le naufrage annoncé se déroule précisément comme tous les amis web friendly de la majorité l’avaient prévu dès le départ. On a pris le risque de se ringardiser et de se couper d’une partie de la jeunesse pour faire plaisir à une poignée d’artistes millionnaires. Un conseiller ministériel m’avait alors confié qu’il s’agissait seulement de faire passer un message dissuasif et que ce système ne serait jamais réellement appliqué. Au final, les artistes sont furieux face aux atermoiements de la mise en place du système. Brillant.

Quand on compare avec les innovations de l’administration Obama, regroupées sous le programme « Governement 2.0 », sous la houlette d’un Directeur des systèmes d’information installé à la Maison Blanche, on est pris d’un léger sentiment de « honte » qui blesse l’orgueil patriotique. Il n’y avait pourtant aucune fatalité à ce que les Etats Unis, et la plupart des grands pays européens, passent devant la France en la matière.

L’UMP a planté le clou final avec ses initiatives pseudo-branchées : lip dub grotesque qui a ridiculisé la jeunesse de droite auprès d’1 million de jeunes électeurs, bide total de son réseau social à 250.000 euros qui devait révolutionner la politique, multiplication des infractions au droit d’auteur en contradiction totale avec l’esprit d’Hadopi…

Cette séquence de paroles malheureuses et d’échecs successifs, qu’aucun projet emblématique, ni aucun succès opérationnel, n’est venu contredire, n’a fait que conforter l’image d’une droite française qui, en 3 ans de pouvoir, s’est elle-même e-ringardisée et fabriqué de toute pièce une image anti-internet, autant dire anti-modernité, voire anti-jeunes.

Les leaders de la gauche ne sont pas nécessairement moins ringards que ceux de la droite. Au moins ont-ils la prudence politique de faire semblant de respecter les activités ésotériques de leurs jeunes électeurs et l’intelligence de ne pas prendre le risque d’afficher leur ignorance en la matière. Comme quoi, le discours décomplexé de la droite sarkoziste n’a pas que des avantages.

Les professionnels de l’analyse politique vous expliqueront que tout cela n’a aucune importance et que la France réelle se contrefout de l’internet, que les vrais enjeux sont ailleurs, que les électeurs de droite sont vieux… C’est en grande partie vrai. Internet ne fera pas l’élection, loin s’en faut.

N’empêche que la droite s’est mis inutilement un caillou supplémentaire dans la chaussure. Cela participe à la construction d’une image générale, excessivement conservatrice et sécuritaire.

Pour 2012, rien n’est joué bien sur. Nicolas Sarkozy garde toutes ses chances, et l’internet, comme outil et comme attribut socio-culturel, jouera un rôle sans doute marginal dans le résultat de l’élection présidentielle. Mais dans un combat serré, un élément marginal peut jouer un rôle décisif. Il est plus difficile de battre un candidat soutenu par la grande majorité de la jeunesse au sens large – les générations X et Y qui biberonnent à l’internet – même quand on a le soutien des vieux…  Quand on voit le rôle que la génération internet a joué dans la campagne Obama, on peut légitimement s’inquiéter. Que se passera-il si elle se met très majoritairement au service du candidat de la gauche (risque renforcé si cette dernière a l’intelligence de choisir un candidat web friendly comme DSK) ?

Il reste 2 ans à la droite pour se « réconcilier » avec la génération internet. Vu le passif, il faudra des mots et des actes forts.

Réponse à Tariq Krim (La France a besoin d’un CTO) : la France a surtout besoin d’une révolution politique et administrative

Je veux commencer par remercier Tariq Krim d’avoir soulevé dans ce billet cet excellent sujet qu’est la manière dont l’Etat français appréhende, ou plutôt n’appréhende pas bien, la révolution digitale. C’est un enjeu considérable et totalement négligé.

Je partage pour l’essentiel l’analyse de Tariq, notamment  sa vision stratégique selon laquelle les réformes nécessaires devraient beaucoup plus s’appuyer sur le potentiel des technologies numériques. Mais je souhaiterais approfondir l’analyse sur les causes du retard français et apporter ainsi ma contribution à ce débat, en espérant qu’il va prendre de l’ampleur.

On sent en effet Tariq plus hésitant sur les raisons du retard français, sans doute parce qu’il n’est pas familier des arcanes du monde politique et administratif.

J’ai fait du cabinet ministériel, beaucoup travaillé dans et pour les partis politiques, et enfin, j’ai approché certains projets qu’évoque Tariq.

L’échec des projets digitaux en France est programmé par avance, tant au niveau stratégique qu’opérationnel  :

  • Au niveau stratégique, par des décideurs politiques et administratifs qui ne connaissent pas grand chose aux nouvelles technologies, à quelques rares exceptions comme François Fillon,  Alain Lambert et quelques autres.
  • Au niveau opérationnel, par des processus administratifs légaux inadaptés et des intervenants largement incompétents et irresponsables (au sens qu’ils n’ont pas à assumer la responsabilité de leurs échecs).

Il y a une première raison de fonds qui concerne autant les décideurs politiques qu’administratifs, c’est la monoculture et l’inertie de ces milieux qui vivent depuis trop longtemps enfermés dans leur monde clos, dans lesquels ils se sont engagés le plus souvent assez jeunes, sans avoir connu une expérience longue ou avoir effectué des allers-retours dans le secteur concurrentiel privé. Ils sont le plus souvent déconnectés de la réalité, notamment technologique.

Le monde politique français est trop  monolithique et âgé. Le responsable politique français en capacité de décision a en moyenne plus de 50 ans, il est issu de l’ENA ou de la fonction publique, parfois médecin ou avocat, et la politique est son activité principale depuis généralement plus de vingt ans. Peu de chances d’y trouver des entrepreneurs, et encore moins issus des nouvelles technologies. Aux Etats Unis, la génération internet commence à entrer en politique. L’ex-présidente d’e-bay se présente actuellement pour être gouverneur de Californie, et celle d’HP s’est également lancée en politique.

Il n’y a pas assez de passerelles entre le privé et le public, tant au niveau du monde politique, que du monde administratif. Dans d’autres pays, les cadres du privé ont la possibilité d’entrer en politique ou de prendre des responsabilités dans l’administration puis de revenir dans le privé (spoil system). Cela permet de faire entrer dans le secteur public les progrès managériaux et technologiques du privé. Rien de tel en France, ou les décideurs politiques et publics végètent le plus souvent dans une vision datant de leurs années de formation (les années 70 pour la plupart), faute d’avoir eu des expériences professionnelles dans le secteur privé par la suite.

Cette absence de mouvement, de respiration, et de transfert de savoir-faire, entre le public et le privé a pour origine le statut de la fonction publique.

En assurant un emploi à vie, il empêche quasiment les allers retours public / privé. Les cadres du secteur public ne veulent pas quitter leurs pénates, et par ailleurs ils ne sont pas licenciés en cas d’échec ou d’incompétence. Ceux du privé ne peuvent donc pas occuper des places qui ne se libèrent pas.

La sécurité de l’emploi et les facilités de disponibilité qu’offre ce statut assurent également aux fonctionnaires une supériorité technique, un avantage compétitif décisif, dans le combat politique. Les dilettantes de la politique que sont les cadres du privé n’ont dès lors que peu de chances d’être investis et élus. Le monde politique s’auto reproduit entre fonctionnaires et permanents des partis politiques, qui se cooptent entre « professionnels » de la politique, bien loin du monde de l’entreprise et des technologies.

A ces facteurs culturels s’ajoute la lourdeur particulière des procédures d’appel d’offre qui fait qu’entre la décision de lancer un projet, sa conception et son ouverture publique, il se passe entre 18 mois et 2 ans. Difficile de rester à la pointe des dernières technologies dans ces conditions.

Parmi les exemples cités par Tariq Krim, le dossier médical numérique ou le projet de comptabilité unifiée de l’Etat, qui ont pris plusieurs années de retard, démontrent bien les conséquences funestes de la fermeture sur soi de l’administration et du degré d’irresponsabilité généré par le statut de la fonction publique. La comptabilité unifiée de l’Etat était déja dans les cartons en 2000 sous une autre nom et une autre forme, qui n’a jamais abouti. Le responsable du projet chez le prestataire, une SSII internationale pour laquelle je travaillais à l’époque, me parlait de ce projet avec un rictus de souffrance, me décrivant ses interlocuteurs de l’administration comme un monde d’irresponsabilité, d’improductivité et d’incompétence ou chacun – effrayé par l’ampleur du projet – consacrait l’essentiel de son énergie à renvoyer la balle à ses voisins, à se protéger derrière des procédures et des réunions dilutoires.

Prenons maintenant le cas concret de France.fr pour évoquer la responsabilité de notre classe politique.

Au départ, il y a une bonne initiative du nouveau délégué interministériel à la communication, Thierry Saussez, qui tombe, à son arrivée au SIG (printemps 2008), sur un dossier en sommeil et voit tout de suite la nécessité de doter la France d’une vitrine numérique. Quelques semaines de réflexion et de consultations (j’ai été sollicité parmi d’autres) permettent de mieux cadrer le projet. L’appel d’offre est lancé fin 2008 (j’y ai participé aux côtés de Ligaris). La décision de retenir l’agence Mode d’emploi est prise début 2009. Puis s’ensuivent 18 mois de travail, ce qui peut s’expliquer en partie par l’ampleur des contenus à créer (on parle du portail de la France tout de même). Ces contenus représentent sans doute une part significative du budget de 800.000 euros qui étonne tant les journalistes.

Il a donc fallu plus de 2 ans entre la décision de lancer le projet et sa mise en ligne. Une entreprise privée aurait sans aucun doute réalisé la V1 du projet en moins d’un an.

L’échec du lancement de France.fr semble également être le résultat d’un mauvais choix de prestataires. Le comité de sélection des agences comportait une douzaine de personnes. Parmi elles, combien étaient des professionnels de l’internet ? Aucune (à l’exception de la responsable web du SIG, mais qui n’avait pas de poids réel sur la décision). Le choix a été fait par des amateurs, parfois éclairés, des gens intelligents, mais pas par des professionnels capables de juger des capacités réelles de telle ou telle agence, de l’ampleur et des dangers d’un tel projet. Dans le cas contraire, une petite agence comme Mode d’emploi n’aurait pas été retenue. Quelles que soient ses qualités créatives -d’ailleurs connues et réelles-, elle n’était clairement pas dimensionnée pour affronter un projet de cette taille, ainsi que les difficultés de la gestion de projet bizantine qui caractérise l’administration. De manière surprenante, vu l’ambition de France.fr, aucun consultant extérieur n’a été sollicité pour accompagner l’appel d’offre et la conduite du projet.

A ce niveau là, on peut parler d’amateurisme. Un amateurisme qui s’explique par le mode de « recrutement » des conseillers web du Gouvernement, le plus souvent des militants à qui l’on a confié l’internet car ils étaient jeunes et/ou proches des décideurs politiques… En la matière, le sommet a été atteint avec la nomination de l’improbable François de la Brosse comme conseiller internet de la campagne présidentielle puis de l’Elysée, avec le soutien de sa proche amie, la première dame de l’époque, alors qu’il était un publicitaire quinquagénaire – au demeurant charmant -, débarqué dans l’internet sur le tard, et produisant à la chaine des sites web plaquettes dignes de l’époque héroique 95/96, en mode copier/coller…

On parle ici de gens de qualité, intelligents et cultivés, mais le web est un métier, dont la dimension protéiforme – technologique, culturelle…- et hautement évolutive, ne tolère guère l’amateurisme. On est très, très, très loin de Chris Hugues, l’un des fondateurs de Facebook, chargé par Barack Obama de l’internet pour sa campagne présidentielle, et de l’équipe d’experts technologiques qui l’a suivi à la Maison Blanche.

L’élite politique française affiche en réalité un désintérêt total et une ignorance profonde des enjeux technologiques. Il suffit de se reporter aux déclarations de nombreux parlementaires sur l’Internet, ou à l’incongruité d’une initiative comme l’Hadopi, pour s’en convaincre. Il n’est dès lors pas étonnant de voir que les projets technologiques sont lancés et gérés n’importe comment, et confiés à n’importe qui.

Il est sans aucun doute indispensable de nommer un CTO issu du monde de l’entreprise et du web 2.0 (Tariq Krim ferait un très bon candidat) mais, d’une part, les responsables politiques sont très loin d’en comprendre l’intérêt ou la nécessité, et, d’autre part, il ne pourra pas faire grand chose tant que les procédures d’appel d’offre, et les modes de recrutement et statuts des cadres du secteur public subsisteront.

Le web 2.0 est tout simplement incompatible avec le fonctionnement crypto-soviétique de l’administration française et le conservatisme du monde politique.

C’est donc une révolution plus profonde qu’il faut mener. Une première solution pourrait être de créer une agence extérieure, en s’appuyant sur le système des partenariats public / privé (une mission a été récemment confiée à Alain Madelin à ce sujet), ou seraient recrutés une majorité de collaborateurs contractuels et expérimentés issus du privé, et qui serait chargée d’accompagner les projets des administrations en mode AMO, voire en mode délégué.

Quant à la politique, c’est à la génération web 2.0 de prendre les choses en main en s’engageant et en prenant le pouvoir, mais ceci est une autre histoire…

Retrouver la furia francese

Ce matin, je perds du temps à écrire ce billet, qui sera sans doute un parmi des milliers d’autres, car je ressens le besoin d’exorciser cette défaite qui me taraude depuis hier soir, afin de pouvoir passer à autre chose, revenir à un état d’esprit offensif, après cette déprimante débacle.

De toutes les innombrables défaites de l’équipe de France de football depuis les années 70, celle-ci est sans doute celle qui m’affecte et m’attriste le plus. Je ne suis pourtant pas un fanatique de foot, mais comme tous les Français, je ne peux pas m’empêcher de vibrer lorsque joue l’équipe nationale.

Ce qui est terrible dans cette défaite, c’est la manière. Et ce qui me déprime, c’est ce que cette manière révèle sur l’état d’esprit et l’évolution de la France.

La France a une longue histoire de défaites, mais de défaites glorieuses, ou les Français habités par la fameuse « furia francese », héritière de la furie gauloise évoquée par Tite Live, donnaient tout, avant de perdre -le plus souvent- devant des nations mieux organisées et habitées par l’esprit de sérieux (romains, allemands…).

Au moins, pouvions-nous vibrer avec les équipes françaises des années 70, 80 et 90. Nous perdions mais c’était la faute de l’arbitre, de la malchance, du cynisme, de la supériorité stratégique, tactique ou physique de l’adversaire. Nous perdions, mais avec le fameux panache français qui nous permettait au moins de garder la tête haute. Comme beaucoup mon match préféré est celui de 1982 face à l’Allemagne, ou tout le génie français, totalement libéré, aboutit finalement à la défaite la plus injuste de l’histoire de football face à une Allemagne simplement efficace. Et parfois cette furia francese, canalisée par un homme providentiel, a débouché sur des victoires rares mais toujours magnifiques.

Toute proportion gardée, le parallèle entre cette débâcle de l’équipe de France et l’anniversaire de celle de 1940 est tout de même frappant. Même défaite sans combat. Des défaites qu’on pouvait voir venir de loin. Mais le même aveuglement devant les faits, la même absence de réaction, ont produit le même effondrement final. Une faillite mentale et politique qui a précédé la déroute. Ce sont d’abord les défaites d’un système et d’un état d’esprit.

Au fond, c’est ce que cette défaite de foot dit sur la France d’aujourd’hui qui me déprime véritablement :

  • L’absence de sens des responsabilités. Plus personne n’assume, plus personne ne démissionne en France, sous prétexte de résister à la pression médiatique, que ce soit au gouvernement, à la tête des sociétés du CAC 40, ou dans le foot.
  • Le déni devant la réalité. Les explications des joueurs et de Domenech à la suite des matchs sont à l’image de cette France qui depuis longtemps refuse de voir qu’elle est ruinée ou en voie de l’être, et se refuse aux efforts et évolutions nécessaires.
  • L’arrogance.
  • Le copinage qui l’emporte sur les résultats effectifs, quand il s’agit de répartir le pouvoir et les responsabilités. La préservation des intérêts individuels qui dominent les choix stratégiques, réduits à l’état de non choix politiciens. Au-delà de la guéguerre de nains risible qui a abouti à la mise à l’écart de Gourcuff, n’oublions pas la responsabilité des « chefs » de la fédération de football qui ont maintenu Domenech contre l’évidence des résultats (de leur absence en l’occurrence), contre tout un peuple, contre le bon sens, afin de conserver leurs petits pouvoirs et avantages.
  • Le manque de combativité et de travail. Les Français sont ceux qui travaillent le moins, et qui ont le moins d‘actifs. On arrive plus tard sur le marché du travail, on le quitte plus tôt et dans l’intermède on travaille moins (35 h, 5 semaines de congés payés, arrêts maladie non justifiés…).
  • Et pour couronner le tout, l’étalage impudent du matérialisme et de l’hédonisme individuel dans leur expression la plus vulgaire, incarnée par le « bling bling » des joueurs et des responsables politiques et économiques. Notez que je n’ai rien contre l’étalage des richesses, les bonus et les Ferrari, s’ils sont la récompense de résultats effectifs. Quand on gagne et qu’on fait gagner les autres, on mérite d’être récompensé et on a le droit de faire ce que l’on veut de ses gains. Cela devient par contre totalement intolérable et indécent lorsque ces richesses sont acquises sans risque, sans effort, sans résultat, dans un système qui privilégie les statuts, les relations, et préserve les positions contre vents et marées.

La France a pris un gros coup de pied au derrière hier soir, une énorme gifle devant le monde entier. Puisse cette honte aider à un sursaut, à une prise de conscience nationale, qui nous éviterait d’autres humiliations et débâcles, beaucoup plus graves, sur les champs de bataille économique et politique.

A cet égard, la manière dont cette défaite sera gérée dans les semaines et les mois qui viennent, en dira long sur la capacité de rebond de la France d’aujourd’hui.

Pour une (r)évolution de la communication politique

Les campagnes électorales traduisent le décalage culturel qui se creuse entre la classe politique et les Français. Dans un environnement bouleversé par la révolution digitale, ils devront s’adapter ou céder la place à une nouvelle génération. 

La communication, comme la forme, c’est le fond qui remonte à la surface. Avec  46 % des électeurs au 1er tour et 51 % au second tour des élections régionales, les campagnes des candidats n’ont pas réussi à intéresser les Français. Les raisons de fond sont évidemment les plus importantes. Mais si l’on croit à la force de la communication, et les hommes politiques y croient beaucoup (trop ?), il peut être utile de s’intéresser aux raisons de cet échec. 

On a bien constaté pendant cette élection l’incapacité des candidats à faire la pédagogie et à dramatiser les enjeux régionaux. Sans me prononcer sur le fond, je considère que l’utilisation d’outils et de formes de communication obsolètes contribue à l’échec persistant des hommes politiques à intéresser leurs concitoyens. 

Pendant cette campagne régionale, j’ai été frappé par le conservatisme des techniques de communication et de campagne. 

A la décharge des candidats, les campagnes sont verrouillées et condamnées à un certain amateurisme par la loi trop contraignante de 1992 sur le financement de la vie politique. Elle doit d’urgence être modernisée pour redonner de l’air à la communication politique et à la vie démocratique. Néanmoins, face à des moyens limités, il est encore plus important de les utiliser de manière stratégique et efficace. Et là, force est de constater que l’on en est loin. 

Alors que l’Internet bouleverse tout. Alors que selon les études, Internet est devenu le premier média d’information politique. On continue pour l’essentiel à faire les campagnes comme on les a toujours faites. La politique est l’une des rares activités qui n’ait pas encore été réellement impactée par la révolution digitale. 

Dix ans après la bulle internet, deux ans après la révolution Obama, alors que les réseaux sociaux, le web 2.0 et mobile explosent, l’essentiel des moyens sont toujours consacrés à des techniques de campagne plus proches du XIXème siècle que du XXIème : 

  • Les réunions publiques
    • Devant mon étonnement face à l’usage intensif de cette technique couteuse, on m’a toujours objecté que cela permettait d’obtenir des reprises presse et de motiver les militants. Le rituel ennuyeux des discours ne fait pourtant plus recette, ni auprès des média, ni auprès des électeurs (les petites salles sont désormais péniblement remplies de sympathisants rameutés à gros efforts de mobilisation). Leur enchainement épuise les candidats, leur temps, leurs finances et leurs militants.
  • La distribution de tracts
    • Une étude du parti démocrate américain, relayée par l’étude de la fondation TerraNova, a pourtant démontré l’inefficacité totale de cette technique (il faudrait plus de 100.000 tracts pour changer 1 vote). Il suffit d’assister à une distribution sur le marché pour s’en convaincre. Les candidats continuent pourtant d’envoyer leurs militants au « massacre ». Il y a quelque chose de pathétique et d’irritant à voir l’énergie de ces personnes, qui ont le courage de s’engager, ainsi gaspillées dans d’inutiles et ingrates distributions ou d’ennuyeuses réunions publiques.

Au passage, cela marque un manque de respect, et d’intelligence managériale dans l’utilisation des militants qui suffit à expliquer l’appauvrissement humain des partis politiques sur le plan quantitatif mais aussi -osons le dire- qualitatif. 

Il y aurait aussi beaucoup à dire sur la conception des affiches, très 70’, et la rédaction des documents de programmes ou l’on s’efforce de caser un maximum de messages sur un minimum de pages (surtout n’oublier aucun sujet, ni aucune catégorie d’électeurs !). 

Combien d’arbres -et de militants- abattus pour délivrer cette propagande inefficace dont le destin prend le plus souvent la forme d’une poubelle ? 

Bien sur, en apparence, la plupart des candidats ont pris soin de se draper dans les oripeaux d’une fausse modernité internet. Mais rien ne trahit plus le décalage culturel des politiques français que leur mode d’utilisation d’Internet. Quand on les retrouve sur leur site web, sur Twitter ou sur Facebook, c’est pour mieux diffuser de manière encore plus frénétique une « propagande égocentrique » sous forme de communiqués de presse. On touche là au cœur du problème : le fond. Son analyse est encore plus révélatrice. 

Les plumes des candidats semblent peu capables de sortir d’un style impersonnel « Pravda-Agenda » et d’une fréquence de diffusion « mitraillette » : « Jean Durand a dénoncé hier sur Radio Truc les contrevérités de Françoise Dupont », « Il sera à la salle polyvalente de …  le … Nous comptons sur votre présence ! ». 

Tout cela traduit une certaine conception descendante et aristocratique de la politique. Les hommes politiques français ont du mal à descendre de leur piédestal. Les électeurs sont des oies que l’on doit gaver quotidiennement de petites phrases, via leurs complices journalistes, et d’argumentaires mal présentés, avec l’aide des militants -supposés toujours prêts à distribuer n’importe quoi-, et maintenant via l’internet. 

La comparaison avec ce qui se passe aux Etats-Unis est cruelle. Chaque e-mail d’un candidat américain vous projette dans une relation personnelle, amicale et inclusive. Chaque twitter du Président Obama, écrit et diffusé au cordeau, vous délivre un message ou un argument intéressant. Les hommes politiques français n’ont pas encore découvert le pouvoir du « story-telling », du « brand content » ou de la « data visualisation », ces nouvelles formes de communication qui se focalisent sur la qualité et l’interactivité des contenus. 

Ma conviction est qu’à l’avenir, la communication politique passera de plus en plus par la capacité à créer et diffuser, sur des supports digitaux, des argumentaires pédagogiques et impactant, à haute valeur ajoutée graphique, technique et rédactionnelle, pour donner envie aux citoyens de les relayer et d’en débattre. 

L’équipe Obama a publié récemment deux infographies qui ont connu une large diffusion virale : un schéma utilisable comme un logo, démontrant la réduction de la destruction d’emplois entre la période Bush et la période Obama, et une animation sur les enjeux de la réforme de la santé. Ces supports ont été largement diffusés sur Internet par les citoyens parce qu’ils en ont apprécié la qualité et l’efficacité. En France, la vidéo Human Bomb, entre les deux tours de l’élection présidentielle, vue par un million d’électeurs, avait démontré la puissance politique d’un contenu de qualité, de la force de relais des sympathisants et du réseau Internet cumulés. 

Le schéma diffusé par Organizing For America

Ce schéma a été utilisé par de nombreux internautes comme leur image de profil lui assurant une large visibilité 

Les futures campagnes électorales s’organiseront, non plus seulement au rythme des conférences de presse, des réunions publiques et du quadrillage des chefs lieux de cantons, mais autour d’une série  de débats, peu nombreux mais structurants, ou Internet jouera un rôle clé de hub de diffusion des arguments et de lieu du débat. Les relais principaux de la communication politique ne seront plus les journalistes mais les citoyens. La vie, l’information et les débats s’organisant de plus en plus autour des écrans digitaux, les technologies modernes, comme la data visualisation, vont redonner aux hommes politiques -qui sauront s’en servir- l’opportunité de (re)devenir avant tout des créateurs de pédagogie, dont les citoyens seront les principaux vecteurs de diffusion via les réseaux sociaux et les e-mails. 

A l’avenir, il s’agira de communiquer moins souvent, mais mieux. Moins de tactique, plus de stratégie. Plus d’anticipation, moins de précipitation. Moins d’interventions anecdotiques ou politiciennes, répétitives et précipitées, plus de débats populaires structurants bien préparés. Moins de supports, plus de contenus. Moins de réunions, plus de conversations. Moins de discours, plus de pédagogie. Moins de textes, plus d’infographie. Moins de tracts, plus d’e-mails. Moins de marchés, plus de réseaux sociaux. Moins de propagande, plus de mobilisation citoyenne. Moins de papier, plus de rich média (vidéos, animations, dataviz, api mobiles…). 

Et ce travail , ils devront le mener en permanence, et pas seulement quelques mois avant l’élection, s’ils veulent que leur éco-système internet pèse quelque chose dans la dernière ligne droite de la campagne électorale. 

Lors de ces élections régionales, on constate que les candidats qui sont partis plus tôt, pour appliquer une vision stratégique, soigner leurs contenus et la pédagogie, et mettre en place les campagnes digitales les plus ambitieuses et interactives, ont fait de meilleurs / moins mauvais scores que leurs collègues du même parti. 

Paradoxalement, dans un monde ou la diffusion de l’information s’amplifie et s’accélère, les hommes politiques vont devoir se déconnecter du rythme frénétique de l’ogre médiatique, qui les a transformés en acteurs de théâtre, pour se forger un rôle, d’autant plus utile, de pédagogue qui prend de la hauteur et structure le débat selon ses convictions. On en revient à l’essence même et à la noblesse de l’action politique. On a en vu quelques prémices et on en a constaté l’efficacité dans la communication de Nicolas Sarkozy entre 2005 et 2007. 

S’ils ne veulent pas finir avec cette émission de TV réalité, déconnectée du monde réel, dans laquelle ils vivent actuellement, les hommes politiques doivent passer du rôle de starlettes médiatiques à celui de pédagogues digitaux, de celui de notables locaux à celui d’animateurs de réseaux (community managers). Ils doivent devenir leur propre média, pour établir une communication directe avec les citoyens. 

A travers le prisme de la communication, qui est au cœur de la pratique politique, c’est l’ensemble de la manière de faire de la politique qui est remise en cause et appelée à changer en profondeur. Certains, ils sont encore rares, s’efforcent d’avancer sur la voie, difficile, de cette révolution culturelle. La majorité ne le fera pas. La révolution digitale se chargera de créer une nouvelle génération politique, comme chaque révolution médiatique l’a fait dans le passé (l’imprimerie, la presse quotidienne, la radio, la TV). On attend toujours l’Obama français qui aura l’imagination et le courage d’oser une organisation radicalement différente de sa communication et de son action politique. 

Arnaud Dassier

Une page se tourne

Communiqué de presse

Arnaud Dassier quitte ses fonctions opérationnelles de Directeur du pole digital de l’Enchanteur, l’agence de communication de TheMarketingroup, pour se consacrer au lancement d’une société de conseil stratégique digital.

Arnaud Dassier continuera d’accompagner l’Enchanteur, dans le cadre d’un accord-conseil pour les clients acquis et les compétitions commerciales les plus importantes.

Actionnaire de référence de The Marketingroup, il en devient membre du conseil d’administration au sein duquel il aura un rôle de conseil auprès du Président pour la stratégie du groupe.

Il est remplacé à son poste par Judith Mancel, anciennement Directrice adjointe du pole Digital.

Connaissez vous Asia ?

Il est probable que non. Pourtant ce groupe de rock, subtil mélange de progressif et d’AOR, de musique ambitieuse et de mélodies catchy, a vendu plus de 15 millions d’albums dans sa carrière. Mais il a surtout connu le succès aux Etats-Unis. C’est ce qu’on appelle un « super groupe », formé en 1981 par des musiciens virtuoses issus de groupes de rock progressif mythiques des 70’s comme Yes, King Crimson, Emerson Lake & Palmer et les Buggles (Video killed the radio star, un hit que vous connaissez forcément). Avec Asia, ils cherchèrent à faire une musique plus simple, plus rock et populaire que dans leurs groupes précédents. L’essai fut un succès commercial et artistique au delà de tout ce qu’ils imaginaient.

Ils ont explosé en 1982 avec leur premier album « Asia », vendu à plus de 10 millions d’exemplaires. Un succès du à une série de hits et au soutien de MTV, qui démarrait à l’époque.

Ils se sont reformés en 2005, après plus de 20 ans de séparation ! Je suis allé à leur concert à Paris récemment au casino de Paris, en me demandant si cela en valait la peine (les musiciens approchent ou dépassent le soixantaine et leur musique ne me semblait faite pour la scène). Et là, ca a été la grosse claque. Un des meilleurs concerts auxquels j’ai assisté ces dernières années, et j’y vais assez souvent. Musiciens exceptionnels, un chanteur à la voix sublime, musique transcendée par la scène, à la fois subtile, puissante et dynamique.

Du coup, j’ai acheté leur dernier album « Omega ». Et là, seconde claque. Sans doute le meilleur de leur carrière après « Asia », le premier.
Que des musiciens de 60 ans arrivent encore à produire des concerts et des albums de cette qualité, ca laisse de l’espoir pour le rock (et pour la retraite). Rock will never die !

PS : écoutez le titre, très dynamique et catchy, qui ouvre le dernier album ici.
Et le clip du 1er hit qui les a lancés (et qu’on entend dans l’excellent film comique « 40 ans et toujours puceau » et dans South Park) : Heat of the moment, notez le nombre de vues sur Youtube (1,6 millions, respect !)

Pourquoi ce blog ?

Bonjour la Blogosphère,

Le fil d’ariane de ce blog sera celui de ma vie professionnelle : l’engagement. C’est mon côté sérieux.
L’esprit sera celui du politiquement incorrect et de la « rébellion » -contre les idées reçues ou les modes du moment-. C’est mon côté rock’n’roll.

J’ouvre ce blog tardivement, au moment de quitter l’agence web L’Enchanteur des nouveaux médias créée fin 1999 avec Bruno Walther, qui clôt un second cycle professionnel, celui de l’e-marketing, après avoir passé quelques années en politique aux côté d’Alain Madelin et des libéraux.

Loic Le Meur sera content, lui qui avait regretté que je déclare en 2006 « Les blogs c’est pour les loosers » (je parlais des hommes politiques) en réponse aux journalistes qui m’interrogeaient sans cesse sur la raison pour laquelle Nicolas Sarkozy n’avait pas de blog, comme s’il s’agissait d’une marque de ringardisme. Je réagissais aussi aux excès de zèle de la mode des blogs, qui sera suivie par bien d’autres modes annuelles générant des vagues de bullshit tout aussi excessives (le 360°, le marketing viral, et maintenant le brand content,  l’influence …). C’est mon côté rebelle et pragmatique (« Une stratégie ne vaut que par sa mise en oeuvre » est une de mes citations préférées). J’espère que je ne suis pas à mon tour en train de basculer du côté de la loose. 😉 L’avenir le dira.

Sans que ce soit nécessairement conscient, je me suis aperçu, en faisant le bilan de mes 15 premières années d’activité, qu’encourager et organiser l’engagement des gens pour des idées, des actions, des communautés ou des marques a toujours guidé mon parcours et ma réflexion stratégique pour mes clients.

Je me suis engagé en 1988 lorsque j’ai rejoint le Parti Républicain (F. Léotard…), par admiration pour Ronald Reagan & Margaret Thatcher, et contribué à la création des Etudiants Libéraux à Sciences-Po. J’ai commencé à travailler en 1993 au cabinet d’Alain Madelin, Ministre des Entreprises. Nous avons créé à partir de rien un mouvement de près de 10.000 personnes -Idées Action- qui reposait sur des clubs locaux de réflexion politique. Il se distinguait des partis traditionnels par une politique d’animation (on dirait CRM aujourd’hui) volontariste consistant à fournir tous les mois aux délégués locaux des kits clés en main pour animer les réunions et débats. Nous voulions faire remonter les bonnes idées de terrain (aujourd’hui on dirait « crowdsourcing ») et motiver les militants à participer à l’action en les faisant contribuer à la réflexion (aujourd’hui on dirait que c’était un mouvement « participatif »).

Avec Bruno Walther, nous avons toujours eu, dès la création de notre agence web en 1999, une vision très communautaire et utilitaire de l’internet (aujourd’hui on dit web 2.0). Nous aurions sans doute du nous occuper d’avantage de notre projet pilote magrossesse.com, plutôt que de chercher à évangéliser un marché qui n’était pas mûre. Aujourd’hui il l’est, et mon expérience professionnelle et politique prend tout son sens. Le moment est donc sans doute bien venu pour la partager.

C’est la raison pour laquelle je crée ce blog, mais aussi un réseau de consultants en stratégie digitale qui sera lancé très bientôt.

S’engager, encourager et organiser l’engagement des citoyens et des consommateurs, notamment avec l’internet et les médias sociaux, ce sera le thème de ce blog. J’espère qu’il trouvera sa place et apportera sa modeste contribution à la grande conversation.