Sarkozy le Président low tech, petite histoire d’un formidable gâchis, ou le naufrage digital de la droite française.

6 mai 2007, Nicolas Sarkozy remporte l’élection présidentielle haut la main avec 53 % des voix, en incarnant, entre autres, le dynamisme et la modernité.

En tant que président de l’UMP, il a été pionnier en matière d’utilisation d’internet et de l’e-marketing depuis 2005 (campagnes d’e-mailing, achat de mots clés google, mise en place d’un système d’e-crm, pétitions, opérations de mobilisation, explosion des soutiens et adhésions via internet, e-fund raising, etc…). Il est le premier homme politique à accepter d’être interviewé par un blogueur, Loic Le Meur.

Il mène une campagne ambitieuse et dynamique sur internet, avec toute une panoplie d’actions : webTV, réseau social militant (supportersdesarkozy.com) précurseur de mybarackobama.com, plateforme de débat en ligne, équipe de community management et de buzz, vidéos virales dépassant le million de vues, rencontres avec les blogueurs, etc… Loic Le Meur lui apporte un soutien actif et remarqué, incarnant le soutien majoritaire des entrepreneurs internet, en faveur d’un candidat qui affiche une volonté de réformes économiques libérales qu’ils appellent de leurs voeux.

Un sondage du Journal du Net indique que les internautes pensent qu’il a été le candidat le plus dynamique, celui qui a le mieux utiliser l’internet.

A priori, le Président Sarkozy a toutes les cartes en main pour devenir le premier Président web 2.0 de l’histoire de France.

3 ans plus tard, parmi ses ex-électeurs, il est difficile de trouver un blogueur, ou un entrepreneur du web, qui défende publiquement son action. Au mieux, ils gardent un silence distancié, ne montant au créneau que face aux attaques les plus excessives (« Sarkozy n’est pas mon Président », Anti Sarkozy day…). Nul doute qu’un grand nombre d’entre eux seront tentés de voter DSK si ce dernier se présente. La « communauté web » est d’autant plus hystérique dans ses attaques, qu’elle ne trouve quasiment plus aucune opposition sur le Net.

Que s’est il passé ?

Première réponse : rien. Il ne s’est rien passé. Nicolas Sarkozy n’a pris aucune initiative d’ampleur marquant son intérêt pour la révolution digitale, et le rôle que cette dernière joue dans la modernisation de la France et qu’elle pourrait jouer dans celle de l’Etat.

Le secrétariat d’Etat en charge de la Prospective et du Développement de l’économie numérique a le mérite d’exister, mais c’est un cache misère. De la pure communication – je m’intéresse au numérique puisque j’ai créé un secrétariat d’Etat – dans la continuité de la gadgétisation de l’internet par une classe politique de notables âgés et low tech. NKM y a été nommée pour la « punir » de ses excès verbaux lors du vote de la loi issue du Grenelle de l’environnement, ce qui en dit long sur la considération portée au digital.

Dans la réalité, la France n’a placé aucun projet parmi les 50 sélectionnés lors du dernier concours annuel de l’e-gouvernement organisé par l’Union européenne. Les sites web 1.0 du Gouvernement ont fleuri ou dépéri dans une joyeuse anarchie, avec en point d’orgue un ex-site de la Présidence française digne d’un dictateur africain (Dieu merci, remplacé début 2010 par une nouvelle version de qualité). Les nouveaux services en ligne créés entre 2007 et 2010 sont anecdotiques et se comptent sur les doigts de la main. Le dossier médical informatisé est embourbé depuis des années, aucun projet de data gov n’a encore été lancé alors qu’ils sont déjà opérationnels dans de nombreux pays d’Europe, etc, etc, etc… On cherche désespérément une réussite ou un projet emblématique dans ce désert 0.0. Dans ce contexte, le ratage du lancement de France.fr apparait comme un révélateur du retard et de l’amateurisme de l’administration française dans le domaine du numérique.

Seul rayon de soleil à l’horizon. NKM a réussi, sans doute avec le soutien du Pro-Tech François Fillon, à obtenir une belle enveloppe de 4 milliards, dont 2 pour les usages et les contenus, dans le cadre du grand emprunt, ce qui devrait permettre de financer de nombreux projets innovants (data gov, e-démocratie, ville numérique, etc…). Les ronchons diront que 4 milliards dans un budget d’Etat de 300 milliards, pour financer un des éléments les plus dynamiques de l’économie mondiale, c’est bien peu, même relativement au montant du grand emprunt (35 milliards), et que ce n’est pas avec ça que la France rattrapera son retard relatif, et deviendra leader dans ce secteur d’avenir.

Deuxième raison : la droite a multiplié les projets et les paroles à côté de la plaque, affichant le gouffre culturel qui la sépare de la génération internet.

Passons rapidement sur les envolées lyriques anti-internet de plusieurs parlementaires qui n’ont fait que caricaturer leurs réflexes conservateurs, leur goût de la fausse polémique politicienne et de la démagogie médiatique et surtout leur ignorance de l’internet. Il en reste malheureusement une image désastreuse pour la droite aux yeux de la frange de la jeunesse connectée qui suit un peu l’actualité. Loin de moi l’idée de considérer l’internet comme une divinité intouchable, mais encore faut-il en débattre avec des arguments sensés, et pas avec des incantations de café du commerce qui s’apparentent à une chasse aux sorcières.

Le pire a été cette pitoyable équipée de l’Hadopi dont le naufrage annoncé se déroule précisément comme tous les amis web friendly de la majorité l’avaient prévu dès le départ. On a pris le risque de se ringardiser et de se couper d’une partie de la jeunesse pour faire plaisir à une poignée d’artistes millionnaires. Un conseiller ministériel m’avait alors confié qu’il s’agissait seulement de faire passer un message dissuasif et que ce système ne serait jamais réellement appliqué. Au final, les artistes sont furieux face aux atermoiements de la mise en place du système. Brillant.

Quand on compare avec les innovations de l’administration Obama, regroupées sous le programme « Governement 2.0 », sous la houlette d’un Directeur des systèmes d’information installé à la Maison Blanche, on est pris d’un léger sentiment de « honte » qui blesse l’orgueil patriotique. Il n’y avait pourtant aucune fatalité à ce que les Etats Unis, et la plupart des grands pays européens, passent devant la France en la matière.

L’UMP a planté le clou final avec ses initiatives pseudo-branchées : lip dub grotesque qui a ridiculisé la jeunesse de droite auprès d’1 million de jeunes électeurs, bide total de son réseau social à 250.000 euros qui devait révolutionner la politique, multiplication des infractions au droit d’auteur en contradiction totale avec l’esprit d’Hadopi…

Cette séquence de paroles malheureuses et d’échecs successifs, qu’aucun projet emblématique, ni aucun succès opérationnel, n’est venu contredire, n’a fait que conforter l’image d’une droite française qui, en 3 ans de pouvoir, s’est elle-même e-ringardisée et fabriqué de toute pièce une image anti-internet, autant dire anti-modernité, voire anti-jeunes.

Les leaders de la gauche ne sont pas nécessairement moins ringards que ceux de la droite. Au moins ont-ils la prudence politique de faire semblant de respecter les activités ésotériques de leurs jeunes électeurs et l’intelligence de ne pas prendre le risque d’afficher leur ignorance en la matière. Comme quoi, le discours décomplexé de la droite sarkoziste n’a pas que des avantages.

Les professionnels de l’analyse politique vous expliqueront que tout cela n’a aucune importance et que la France réelle se contrefout de l’internet, que les vrais enjeux sont ailleurs, que les électeurs de droite sont vieux… C’est en grande partie vrai. Internet ne fera pas l’élection, loin s’en faut.

N’empêche que la droite s’est mis inutilement un caillou supplémentaire dans la chaussure. Cela participe à la construction d’une image générale, excessivement conservatrice et sécuritaire.

Pour 2012, rien n’est joué bien sur. Nicolas Sarkozy garde toutes ses chances, et l’internet, comme outil et comme attribut socio-culturel, jouera un rôle sans doute marginal dans le résultat de l’élection présidentielle. Mais dans un combat serré, un élément marginal peut jouer un rôle décisif. Il est plus difficile de battre un candidat soutenu par la grande majorité de la jeunesse au sens large – les générations X et Y qui biberonnent à l’internet – même quand on a le soutien des vieux…  Quand on voit le rôle que la génération internet a joué dans la campagne Obama, on peut légitimement s’inquiéter. Que se passera-il si elle se met très majoritairement au service du candidat de la gauche (risque renforcé si cette dernière a l’intelligence de choisir un candidat web friendly comme DSK) ?

Il reste 2 ans à la droite pour se « réconcilier » avec la génération internet. Vu le passif, il faudra des mots et des actes forts.

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Retrouver la furia francese

Ce matin, je perds du temps à écrire ce billet, qui sera sans doute un parmi des milliers d’autres, car je ressens le besoin d’exorciser cette défaite qui me taraude depuis hier soir, afin de pouvoir passer à autre chose, revenir à un état d’esprit offensif, après cette déprimante débacle.

De toutes les innombrables défaites de l’équipe de France de football depuis les années 70, celle-ci est sans doute celle qui m’affecte et m’attriste le plus. Je ne suis pourtant pas un fanatique de foot, mais comme tous les Français, je ne peux pas m’empêcher de vibrer lorsque joue l’équipe nationale.

Ce qui est terrible dans cette défaite, c’est la manière. Et ce qui me déprime, c’est ce que cette manière révèle sur l’état d’esprit et l’évolution de la France.

La France a une longue histoire de défaites, mais de défaites glorieuses, ou les Français habités par la fameuse « furia francese », héritière de la furie gauloise évoquée par Tite Live, donnaient tout, avant de perdre -le plus souvent- devant des nations mieux organisées et habitées par l’esprit de sérieux (romains, allemands…).

Au moins, pouvions-nous vibrer avec les équipes françaises des années 70, 80 et 90. Nous perdions mais c’était la faute de l’arbitre, de la malchance, du cynisme, de la supériorité stratégique, tactique ou physique de l’adversaire. Nous perdions, mais avec le fameux panache français qui nous permettait au moins de garder la tête haute. Comme beaucoup mon match préféré est celui de 1982 face à l’Allemagne, ou tout le génie français, totalement libéré, aboutit finalement à la défaite la plus injuste de l’histoire de football face à une Allemagne simplement efficace. Et parfois cette furia francese, canalisée par un homme providentiel, a débouché sur des victoires rares mais toujours magnifiques.

Toute proportion gardée, le parallèle entre cette débâcle de l’équipe de France et l’anniversaire de celle de 1940 est tout de même frappant. Même défaite sans combat. Des défaites qu’on pouvait voir venir de loin. Mais le même aveuglement devant les faits, la même absence de réaction, ont produit le même effondrement final. Une faillite mentale et politique qui a précédé la déroute. Ce sont d’abord les défaites d’un système et d’un état d’esprit.

Au fond, c’est ce que cette défaite de foot dit sur la France d’aujourd’hui qui me déprime véritablement :

  • L’absence de sens des responsabilités. Plus personne n’assume, plus personne ne démissionne en France, sous prétexte de résister à la pression médiatique, que ce soit au gouvernement, à la tête des sociétés du CAC 40, ou dans le foot.
  • Le déni devant la réalité. Les explications des joueurs et de Domenech à la suite des matchs sont à l’image de cette France qui depuis longtemps refuse de voir qu’elle est ruinée ou en voie de l’être, et se refuse aux efforts et évolutions nécessaires.
  • L’arrogance.
  • Le copinage qui l’emporte sur les résultats effectifs, quand il s’agit de répartir le pouvoir et les responsabilités. La préservation des intérêts individuels qui dominent les choix stratégiques, réduits à l’état de non choix politiciens. Au-delà de la guéguerre de nains risible qui a abouti à la mise à l’écart de Gourcuff, n’oublions pas la responsabilité des « chefs » de la fédération de football qui ont maintenu Domenech contre l’évidence des résultats (de leur absence en l’occurrence), contre tout un peuple, contre le bon sens, afin de conserver leurs petits pouvoirs et avantages.
  • Le manque de combativité et de travail. Les Français sont ceux qui travaillent le moins, et qui ont le moins d‘actifs. On arrive plus tard sur le marché du travail, on le quitte plus tôt et dans l’intermède on travaille moins (35 h, 5 semaines de congés payés, arrêts maladie non justifiés…).
  • Et pour couronner le tout, l’étalage impudent du matérialisme et de l’hédonisme individuel dans leur expression la plus vulgaire, incarnée par le « bling bling » des joueurs et des responsables politiques et économiques. Notez que je n’ai rien contre l’étalage des richesses, les bonus et les Ferrari, s’ils sont la récompense de résultats effectifs. Quand on gagne et qu’on fait gagner les autres, on mérite d’être récompensé et on a le droit de faire ce que l’on veut de ses gains. Cela devient par contre totalement intolérable et indécent lorsque ces richesses sont acquises sans risque, sans effort, sans résultat, dans un système qui privilégie les statuts, les relations, et préserve les positions contre vents et marées.

La France a pris un gros coup de pied au derrière hier soir, une énorme gifle devant le monde entier. Puisse cette honte aider à un sursaut, à une prise de conscience nationale, qui nous éviterait d’autres humiliations et débâcles, beaucoup plus graves, sur les champs de bataille économique et politique.

A cet égard, la manière dont cette défaite sera gérée dans les semaines et les mois qui viennent, en dira long sur la capacité de rebond de la France d’aujourd’hui.