Polémique de l’Hôtel de la Marine : la France qui coule

La polémique en cours sur l’Hôtel de la Marine est une nouvelle bataille d’Hernani symptomatique du conservatisme excessif d’une France qui se transforme en musée pour vieux fonctionnaires.

L'Hôtel de la Marine

La bataille surréaliste qui se déroule en ce moment autour de l’avenir de l’Hôtel de la Marine est passionnante car elle révèle de manière presque caricaturale les tendances mortifères d’une France momifiée dans un conservatisme archaïque. C’est une bataille idéologique, au coeur du mal français.

Rappel des faits

L’Hôtel de la Marine est un sublime bâtiment, face à la place de la Concorde, construit par Gabriel à la demande de Louis XV, afin de mettre en valeur les productions des artisans français aux yeux des Cours européennes en visite à Paris. On l’appelait alors le Garde-Meubles. Depuis 1789 le bâtiment est le siège de l’Etat major de la Marine française qui l’a, semble-t-il, laissé se dégrader jusqu’à un état déplorable, comme toute bonne bureaucratie qui se respecte. Comme beaucoup de Parisiens, je me suis parfois demandé ce qu’il pouvait bien renfermer. Réponse : des marins. Avec un intérêt stratégique majeur évident : surveiller la Seine pour protéger l’Assemblée Nationale contre l’attaque de navires de guerre étrangers.

Dans la continuité de la louable politique de revalorisation de l’extraordinaire domaine de l’Etat, laissé à l’abandon depuis des décennies faute de moyens, le Gouvernement a décidé de lancer un appel à projet, dans le cadre des partenariats public-privé, pour confier l’exploitation de l’Hôtel de la Marine à des acteurs privés (la propriété du bâtiment restant à l’Etat).

Cet abominable secteur privé qui cherche à faire de l’argent (beurk !) avec le patrimoine de la France éternelle

Membre du secteur privé

Un sublime bâtiment appartenant à l’Etat, c’est-à-dire au peuple français, qui va être restauré et ouvert au public, sans que cela ne coûte un euro au contribuable. Spontanément, on se dit : quelle bonne idée !

Hé bien non, ce serait trop simple. Nous sommes en France. Il s’est donc trouvé de nombreuses personnalités pour se scandaliser qu’on laisse entrer l’abominable secteur privé (beurk !) dans ce bâtiment qui appartient à la Frââânce -comprendre à l’Etat, pas au peuple (beurk !!)- et il paraitrait qu’on pourrait même y faire du commerce (beurk !!!) pour payer les frais de restauration et d’entretien. Quel avilissement ignoble face aux forces de l’argent roi, indigne de la Frââânce.

Extrait du site web de nos sauveurs : « Une exceptionnelle mobilisation de l’opinion publique (8.971 signataires d’une pétition en ligne, soit le nombre d’habitants de Pont-Audemer, charmante bourgade de l’Eure) a permis d’alerter le Président de la République sur l’impopularité d’une cession de l’Hôtel de la Marine au secteur privé, et ceci, quelle qu’en soit la forme ». Le privé, c’est non par principe « quelle qu’en soit la forme ». Au moins, c’est clair.

Résultat ? Face à cette quasi-révolution « populaire », et compte tenu des enjeux socio-économiques majeurs qui sont en cause, il a été décidé de … réunir une commission. Ce n’est pas demain la veille que je pourrai visiter l’Hôtel de la Marine moi.

Mais au fait, quels sont ces horribles projets privés qui sont l’objet de cette mobilisation sans précédent ? Faire de l’hôtel de la Marine un temple de la gastronomie française, ou de l’artisanat d’art (ce qui -soit dit en passant- était la vocation initiale du lieu, celle voulue par Louis XV), ouverts aux talents contemporains de la culture vivante, avec quelques salles à louer, restaurants et boutiques d’artisanat français pour payer tout ça. Mais ou est le problème bon sang ? Le commerce, c’est la vie. D’où vient l’argent qui a financé ce bâtiment,  notre magnifique modèle social et notre administration « que le monde entier nous envie » d’après vous ? Les généraux de la Marine royale aiment bien les contribuables qui les paient et qu’ils sont censés protéger, mais de loin, depuis le balcon de leur bel hôtel si possible.

Et que proposent nos éminents défenseurs du patrimoine nationâââl ? Ouvrir un musée. Original non ? Et qui va payer ? Vous et moi. Evidemment.

La France musée

2 pièces inestimables du Musée de la Charentaise, à Varaignes

Cette tendance grandissante à ouvrir des musées à tour de bras dans n’importe quel bled a quelque chose d’inquiétant (des milliers de nouveaux musées ont été ouverts depuis 30 ans). Célébrer le passé c’est très bien à condition de ne pas sombrer dans une nostalgie fataliste et un conservatisme systématique. Si c’était mieux avant, c’est peut être parce qu’à l’époque la France et les Français étaient plus rock’n’roll qu’aujourd’hui (pas difficile). Les Français prenaient des risques, inventaient, créaient, lançaient des idées et des projets révolutionnaires comme la Tour Eiffel par exemple. Tout le contraire de la France musée, prostrée sur son patrimoine et ses zavantages zacquis, roulant à 35 à l’heure sur l’autoroute de la retraite à 55 ans.

La nouvelle bataille d’Hernani ?

La bataille d'Hernani, anciens contre modernes

Nous assistons à une nouvelle bataille qui oppose les anciens et les modernes. Ceux qui veulent que rien ne change, contre les créateurs et les innovateurs. Les adorateurs du service public contre les entrepreneurs. Le clergé intellectuel de la culture morte, toujours prêt à dépenser l’argent du contribuable, contre les bourgeois mécènes (beurk !) qui n’hésitent pas à investir leur argent dans la culture vivante. La fermeture ou la muséification de bâtiments de prestige réservés à l’élite culturelle ou à l’aristocratie d’Etat (en l’occurrence l’Etat major de la Marine) contre l’ouverture au peuple et aux marchands du temple. La France d’Etat qui coule en pleurnichant et en pestant contre la France des Corsaires (un partenariat public privé avant l’heure) qui montent à l’assaut et ont le mauvais goût de s’enrichir.

A chaque nouveau projet, on voit de vieilles momies protester au nom du bon goût et de la préservation du patrimoine : la Tour Eiffel, le Centre Pompidou (quoique sur ce coup là, ils avaient peut être raison ;), le Grand Louvre, etc, etc, etc… Cette fois, parmi les pétitionnaires de la France muséifiée on retrouve notamment Monsieur Edouard Balladur, un gars pas du tout conservateur, qui avait refusé de quitter son bureau du Louvre quand il était Ministre des Finances pour faire place aux travaux du Grand Louvre.

Paris sera toujours Paris

Pendant que les Parisiens saisissent le moindre projet architectural pour s’empoigner pendant 10 ans, on construit à tour de bras à Berlin, à Londres ou à Barcelone, des villes autrement plus dynamiques, vivantes et attractives que le Paris qui se couche tôt que nous connaissons aujourd’hui. Et Monsieur Pinault a installé sa collection d’art moderne à Venise après avoir essayé en vain d’en faire profiter la France. Et si le principal chantier du Grand Paris, c’était de changer les mentalités ?

Conservateur (de musée)

Pro life

Moi je choisis la vie, la création, le commerce, avec leurs bonnes et leurs mauvaises surprises. Et c’est un vrai conservateur qui vous le dit ! Le conservatisme, c’est garder tout ce qui marche, et ne changer que ce qui ne marche pas. Vu l’état de décrépitude et l’utilité sociale nulle de l’actuel Hôtel de la Marine, il est temps de changer, non ?

J’espère que le Président Sarkozy reviendra sur sa juste intention première et ne se laissera pas effrayer par la mobilisation des vieux barbons de la France moisie et du Figarôôô magazine. Une indication intéressante, parmi d’autres, sur l’orientation réformatrice ou conservatrice de la fin du quinquennat.

PS : un billet sur le livre d’Olivier Poivre d’Arvor « Bug made in France » qui explique comment la France et l’Europe ont laissé la domination culturelle mondiale aux Etats-Unis en se focalisant trop sur la dimension artistique et pas assez sur l’accès à la culture, et ses formes modernes. Une analyse qui va dans mon sens, mais avec beaucoup plus de talent et de connaissance du sujet :
http://www.nicolasbordas.fr/et-si-on-evitait-que-la-france-ne-devienne-quun-musee